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Le Zocato du verbe et du cœur

Avant avec la zurda, maintenant avec un doigt, deux parfois…
Il écrit comme on descend un verre au comptoir : d’un trait, avec ce qu’il faut d’oubli.Zocato, c’est pas un chroniqueur, c’est une apparition.
Un torero de la virgule, un garçon de piste échappé du vieux cirque Pinder, une machine à écrire sous le bras, et de la poudre de Perlin Pinpin dans les poches.
Il voit passer un toro entre deux rêves, et ça lui suffit pour remplir une page.
Une page qui fait frissonner les vieux aficionados.
Il n’informe pas, il éblouit

Il ne juge pas, il enjolive.
Il ne dit pas : « le toro a fléchi », il dit : « la montagne s’est mise à genoux ».
Il ne commente pas la corrida : il la rallume à chaque mot, comme on rallume un vieux cigare, gardé précieusement dans la poche supérieure d’une cubana fanée par tant de temporadas.
Son écriture, c’est ce cigare : il l’allume lentement, en savourant chaque bouffée, chaque souvenir, chaque mot.
Et s’il n’y a pas autour de lui le brouhaha d’une vieille taverne, il perd le fil. C’est comme ça.
Une fumée qui monte en volutes, comme les émotions qui s’échappent de l’arène pour se graver dans sa mémoire.
Une chemise usée par le temps, mais qui garde la chaleur des soirs de triomphe et le goût amer des défaites.
Il écrit avec des souvenirs d’arènes, des odeurs de sueur froide, et une rancune contre l’oubli.
Son stylo, toujours emprunté, c’est sa muleta. Rouge vif.
Et les mots, des passes de pecho. Parfois ça touche, parfois ça frôle. Mais toujours, ça passe près.
Il a le compás dans les doigts et le trac des grands soirs dans les pupilles.
Et puis cette foutue gauche, cette gaucherie magique, toujours au bord de l’abîme, qui gratte là où personne ne gratte.
Là où ça fait du bien de relire.
Il a un petit côté un peu bourru, tendre et cabossé, comme Blondin en terrasse, ce genre de poètes qu’on croise au comptoir, avec l’ivresse en bandoulière et l’âme bien droite dans ses godasses.
Le dernier des Mohicans qui collectionne les mots rares comme d’autres les affiches de feria.
D’ailleurs, Zocato est aussi brocanteur : normal qu’il sache si bien redonner une seconde vie aux choses oubliées.
On dit qu’il prend sa retraite. Foutaises.
Zocato ne prend rien. Il est trop généreux. Il donne.
Et quand il semble s’éloigner du sable, c’est pour mieux nous balancer une volée de souvenirs par-dessus la barrière, avec le son du canon et l’accent du Sud-Ouest.
Il a monté un site, un quoi ? un site. Dios moi ! Abrazocato.com, un refuge de mots rares rassemblés avec son accent de Manilva.
Il y parle au micro comme il parlait aux toreros : à mi-voix, en dedans, avec cette manière de viser le cœur sans jamais lever les yeux.
Comme un gars du fond de la bodega qui connaît tous les secrets mais n’en raconte qu’un sur deux, pour mieux garder le mystère au chaud.
Il aura accompagné César Rincón jusqu’à l’Olympe du toreo, et Morante de la Puebla en el vacillo de la felicidad, le vide du bonheur…
Entre les deux, toute une vie de toreros croisés, compris, racontés.
Comme un frère d’armes. Mais aussi comme ces témoins précieux qui gardent la bonne distance, cette distance vitale en tauromachie.
Il a toujours été du côté de la poésie, même quand il faisait semblant de faire du journalisme.
C’est son péché mignon : ne jamais être là où on l’attend, mais toujours au bon endroit.
Entre le chirurgien et le monosabio, entre Boutet et les areneros, entre le toro qui saute dans la contre-piste et la vieille dame qui pleure dans le vomitoire.
Entre un gant en latex et un regard vers Dieu.
Zocato, c’est tout ça.
Et c’est surtout ce que l’on ne pourra plus lire sans lui.
Et quelque part, quand le silence descend sur l’arène, c’est son ombre que l’on devine encore, le pas chaloupé, conséquence d’une « grave cornada ».
Il écrit dans le sable.
O habla con las estrellas.
Qui sait ?
Que ta vaya lindo, amigo.

 

Maurice Behro