Contes n°1
La belle de Deborah
» Salleboeuf » (33370) dimanche 24 octobre 1982, 20 heures «Monsieur le Préfet, c’est fait. » Ainsi s’achève cette historique journée pour la tauromachie en Gironde. Depuis 1963, les arènes de Bordeaux-Le Bouscat ont baissé rideau suite à l’effondrement d’un escalier faisant un mort et une douzaine de blessés. Claude Mounic, ardent défenseur de la cause taurine, ne voulait pas voir s’éteindre la tradition, à l’époque caduque au bout de vingt-cinq ans. Il fallait agir. Parpaing sur parpaing, Claude monte sa plaza dans le pré en contrebas de sa demeure de Salleboeuf, à vingt kilomètres au nord de Bordeaux. Le novillero montois Didier Godin estoquerait le toro de la coutume ininterrompue et trois vaches compléteraient le spectacle réservé aux aficionados. Il pleut des seaux ce jour céleste. La piste est un bourbier et il n’y a pas de refuges pour les toreros. On persuade Claude de démonter la table de ping-pong offerte aux petits-enfants pour Noël. Quand arrive le camion du bétail, l’éleveur Angel Ruiz prévient : « Attention, Deborah la vache n° 24 est sauteuse. » Il scrute l’arène et conclut qu’il faut rajouter une rangée de parpaings. Cela n’a pas suffit, au deuxième tour de piste Deborah a pris son élan et d’un bond de cabri, sans même tutoyer le béton non fixé, elle a disparu.
On sort à ses trousses. Elle tourne à droite, piétine le potager de la voisine puis s’enfonce dans le bois. Un quart d’heure plus tard, deux chasseurs l’ont aperçue traverser la nationale. Inutile d’insister, retour donc à la plaza pour les autres vaches, le toro et coup de fil au préfet. C’est fait. Pour Deborah, on verra demain.
Les semaines passent, on la signale ici ou là, dans un rayon de trente kilomètres. Notre confrère Jean Eimer la suit à la puis-je contacter l’éleveur ? » Marcel, appelons-le ainsi, fil parvient à la rédaction : « Je crois l’avoir retrouvée. Où possède un troupeau de 16 bretonnes. Un soir qu’il les rentre à l’étable, il en compte 17.
L’expédition de récupération est prévue pour le samedi suivant avec la logistique décrite maintenant : en hommes, Angel Ruiz, quelques amis, le propriétaire du bétail et un employé de l’abattoir de Bordeaux-Brienne, spécialiste des bêtes récalcitrantes. En matériel, voiture et remorque, lassos, fusil, lunette, seringues hypodermiques et doses de liquide dormeur. Deborah nous a reniflés, elle s’écarte de ses consœurs et les cordages ne servent à rien. Plan B, place au << sniper ». Pour la seconde fois en un mois, Angel prévient que Deborah a le caractère fugace et que c’est, somme toute, un animal sauvage. << Ne vous en faites pas, rassure l’abatteur, j’en ai vu d’autres… >> Pan! au bas de l’épaule. Deborah sursaute, fait quelques pas et vacille. Il y a du Tartarin de Tarascon chez le tireur. Il s’approche, prêt à poser sa jambe sur le flanc pour la photo. En fait, Deborah ne dort que d’un œil. D’un bond, elle se remet sur pattes et d’un magistral coup de tête envoie valdinguer l’homme et sa carabine.
Ordre de repli et opération reportée sine die, l’employé, sujet à d’horribles cauchemars, refusant une prime de Crésus pour une nouvelle tentative. Quinze jours s’écoulent. Son confrère de l’abattoir de Toulouse se laisse séduire. Il arrive avec du « lourd », un truc à endormir d’une balle la moitié de la faune africaine.
Pan ! Deborah s’écroule.
<< Il me l’a tuée », se lamente Angel.
Pas encore, elle respire. Dans la remorque, elle ronflait plus fort que le moteur. Déchargée à l’élevage, elle y dormit trois jours et trois nuits et dès son réveil ressauta les barbelés.
Vincent Bourg « Zocato »